R. L. Basse : Bonsoir Maître
Jean-Pierre Cuny. Vous êtes avocat au barreau de Versailles et Conseiller auprès de
lAssociation SOS PAPA. Nous prenons prétexte, ce soir, de ce dramatique fait divers
: dans la région parisienne, un cadre massacré par son ex-femme devant son enfant. Elle
navait jamais supporté que cet enfant lui soit confié. Cette femme avait engagé
des malfrats pour le supprimer. Hélas pour elle, il sen est sorti et a confondu ses
agresseurs. Elle lavait accusé de faire subir des sévices sexuels à son enfant,
ce qui était faux. Alors, on va bien sûr au-delà du fait divers. Cest une
situation qui, si je puis dire Maître, est à la mode ?
Me J. P. Cuny : Il faut tout de même dire
que le fait de recruter des tueurs à gages dans le cadre dune affaire de garde
denfant est quelque chose de tout à fait marginal et de tout à fait atypique, fort
heureusement. On nen est pas là. Même si effectivement les pratiques judiciaires
suggèrent quelques fois une radicalisation des relations entre époux qui peut, quelques
fois, aller jusquà des extrémités. Mais atteindre celle que vous évoquez,
cest tout de même quelque chose de très exceptionnel, il faut quand même le
souligner.
R. L. Basse : Absolument, mais je parlais de
la mise en accusation concernant les sévices sexuels et, sur cet aspect, bien avant la
tentative dassassinat, cette jeune femme navait pas eu gain de cause et la
garde de lenfant avait été confiée au papa.
Pour ce qui concerne la loi, vous estimez que la loi
ne fait pas encore assez ou cest la pratique des magistrats qui nuit parfois à des
pères qui ont envie de soccuper de leur enfant ?
Me J. P. Cuny : La loi donne, au fond,
énormément de pouvoir aux magistrats qui apprécient très souverainement les biens
fondés des décisions quils rendent par rapport à ce quils considèrent
être comme lintérêt des enfants.
Lintérêt de lenfant, vous savez,
cest un concept assez peu cernable, cest une sorte de concept assez flou,
relatif. Cela fait penser beaucoup à lintérêt supérieur de lEtat
quon a utilisé à dautres moments et dans dautres circonstances.
Chacun, bien entendu, peut considérer que lorsquil agit, quil soit
lavocat du père ou lavocat de la mère, cest toujours dans
lintérêt de lenfant, bien sûr.
Pour en revenir aux accusations mensongères
dabus sexuels, il est vrai que çà sest répandu dune façon tout à
fait incroyable au cours des cinq dernières années, surtout des trois dernières. Cela
nous vient semble-t-il dAmérique; des Etats-Unis, du Canada. Ils ont
dailleurs là-bas un recul assez intéressant parce que, certains chercheurs, je
pense notamment au professeur Hubert Van Gijseghem qui a fait des études au Canada a, en
quelque sorte, prévenu dans ses rapports de ce qui allait se produire.
R. L. Basse : En fait, au nom dune
transparence, cest une grande hypocrisie finalement ? Parce quon accuse des
pères pour des faits qui sont très très graves et ces pères nont pas les moyens,
bien souvent, de se défendre.
Me J. P. Cuny : On na jamais les moyens
de se défendre. Comment voulez-vous faire ?
R. L. Basse : Attention, il y a aussi des
mamans qui sont confrontées à des situations très limites, mais en loccurrence,
de plus en plus de pères, je crois, sont amenés à contacter lassociation SOS PAPA
parce quils nont pas les moyens juridiques de se défendre dans un dossier.
Me J. P. Cuny : Les pères qui sont
confrontés à ces accusations sont évidemment très désorientés. Nimporte qui le
serait. Cest extrêmement violent comme accusation. Souvent, vous voyez débarquer
chez vous les policiers qui vous mettent en garde à vue, qui vous accusent davoir
commis des choses absolument épouvantables avec vos enfants. Quelques fois, tout
simplement, les accusations partent de ce que les pères ont pris un bain ou se sont
occupé un petit peu trop des parties intimes de leur enfant, sans se rendre compte
dailleurs que ce quils faisaient était susceptible de leur être reproché,
parce quils ne pensaient absolument pas à mal, évidemment.
R. L. Basse : Dans ces situations limites,
vous leur conseillez, bien sûr, de sadresser et de travailler en collaboration avec
lAssociation SOS PAPA, qui sest dailleurs développée ?
Me J. P. Cuny : Eh bien oui, car au sein de
lAssociation, il sest constitué un comité de pères qui font lobjet de
ce type daccusations. Au sein du comité, ils échangent leur expérience, leurs
problèmes, leurs difficultés, leur souffrance. Ce sont des gens qui généralement sont
en très grande souffrance et ils essaient de trouver les capacités morales surtout de
résister et de surmonter cette difficulté quils estiment passagère.
R. L. Basse :Un mot tout de même, sur le
plan juridique. Des progrès ont été faits pour ce qui concerne les droits des pères.
On peut parler de lalternance parentale qui existe et on peut sen féliciter
Maître.
Me J. P. Cuny : Je suis tout à fait ouvert,
très très favorable en tous cas à ce quon appelle la résidence alternée.
Cest un système qui me paraît très intéressant parce que cest un système
qui permet dévacuer les relations conflictuelles ente les parents. Ils sont
contraints, dans un système de résidence alternée, de trouver entre eux les conditions
dune concertation permanente qui les amène, évidemment, à résoudre
quotidiennement les problèmes qui concernent leurs enfants.
Cela supprime lenjeu. Lenjeu pour,
forcément, lun des parents qui tente dobtenir le tout, cest à dire
généralement la résidence tandis que lautre nobtiendrait quun droit
de visite et dhébergement.
A cet égard -puisquune réforme est en cours
et que lAssociation a eu loccasion dêtre entendue devant la Commission
de réforme- nous avons suggéré que le Code civil évacue un petit peu ce langage qui
est au fond un langage qui, lorsquon oppose et quon crée des enjeux entre
résidence et droits de visite et dhébergement, et bien finalement crée les
tensions, crée les problèmes.
Au fond, quest-ce que cest que la
résidence alternée ? Cest la répartition du temps de lenfant entre chacun
des deux parents.
R. L. Basse : Vous mettez souvent
laccent sur la sauvegarde des liens familiaux dans cette association. On va terminer
par cet aspect là. Est-ce que vous ne pensez pas, tout de même, quun magistrat se
doit - et il ne sagit pas de leur faire la leçon - mais est-ce quil suit
vraiment les dossiers dassez près pour que, concernant les accusations de sévices
sexuels, comme cest souvent le cas actuellement en France - elles ne cessent
dêtre en augmentation - se doit tout de même de réfléchir avant daccuser
un père dans une situation de divorce ou de séparation.
Me J. P. Cuny : Si vous voulez, ce qui me
choque souvent, cest que le magistrat, lui, quand il est confronté à une
accusation comme celle-là, a le sentiment quil prend des décisions qui sont
conformes à lintérêt de lenfant et qui consistent généralement à
supprimer purement et simplement lexercice du droit de visite du père ou tout lien
avec le père. En se contentant de lenvoyer dans un "point-rencontre", par
exemple, cest à dire une sorte de système quon a inventé depuis quelques
années qui est une sorte de système carcéral où le père voit son enfant dans une
pièce, avec des vigiles qui regardent évidemment sil ne met pas sa main quelque
part dans des endroits concernant son enfant à cette occasion. Evidemment, les
magistrats, quand ils ont pris ce genre de mesure, eh bien, ont le sentiment quils
ont tout fait et quils ont agi dans lintérêt de lenfant.
R. L. Basse : Mais aussi, en amont du
dossier, peut être que le travail effectué à ce moment là par les services sociaux
nest pas parfait ? Le magistrat ne prend pas sa décision tout seul.
Me J. P. Cuny : Si, si, le magistrat prend sa
décision seul, bien entendu. Il prend sa décision tout seul. Mais généralement, quand
il prend une décision, il lassortit dun certain nombre de mesures qui sont
prises. Expertise médico-psychologique, enquête sociale, etc.
Souvent, ce qui complique les choses, ce sont les
plaintes pénales également, parce que la mère qui veut aller jusquau bout va
déposer une plainte devant un juge dinstruction et quelques fois obtenir, cela a
été le cas récemment, quil y ait un sursis à statuer en ce qui concerne la
saisine du Juge aux Affaires Familiales, en attendant que le juge pénal ait terminé son
enquête. Laquelle enquête peut durer des années.
Jai une procédure dans laquelle, avant que le
père ait pu obtenir une ordonnance de non-lieu, et bien, il sest écoulé rien
moins que trois années. Pendant ces trois ans, cest une situation de non-droit du
père à légard de lenfant. Et là, pour en revenir à la situation des
magistrats qui ont bonne conscience en prenant ces décisions, je minterroge, parce
quon a limpression quils prennent une décision pour préserver
lintérêt de lenfant. Mais est-ce que lintérêt de lenfant qui a
été privé de limage paternelle pendant trois ans a été réellement préservé ?
Quelles seront les conséquences de ce manque à
légard de cet enfant, à une époque où on sait très bien que limage
paternelle, que cette référence à limage paternelle est également une
référence à la loi, quand certains hommes politiques qui soccupent de
délinquance juvénile demandent quon restitue lautorité parentale et en
particulier lautorité paternelle.
Alors, quels sont les dégâts, à terme, de ces
mesures ? On pourrait se poser la question.
R. L. Basse : Merci davoir été avec
nous ce soir à "Arrêt sur info", Maître Jean-Pierre Cuny.